HESAV

Jun 04, 2019

Solène Gouilhers s'exprime pour Le Temps sur les violences obstétricales

«Ce n’est pas parce qu’une femme accouche qu’elle n’est plus capable de raisonner »

En mai, Le Temps est parti enquêter sur un phénomène grandissant au sein des maternités de Suisse romande : la dénonciation des violences obstétricales subies par les patientes. Construite sur le témoignage de quatre femmes ayant accouché avec difficulté au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), l’enquête révèle l’envers de l’accouchement et ses différentes formes possibles de maltraitance par le corps médical, allant du propos culpabilisant à la brutalité du geste. Les conséquences pour les patientes sont graves : syndrome de stress post-partum et lésions physiques parfois irréversibles.
 
Pour en parler, Le Temps a fait appel à notre collègue Solène Gouilhers, sociologue et chercheuse à HESAV, qui a analysé notre perception actuelle de l’accouchement.

Le Temps: Qu’est-ce que le débat autour des violences obstétricales dit de notre rapport à l’accouchement?

Solène Gouilhers : L’accouchement est un moment dans la vie des femmes qui cristallise beaucoup de tensions. Exposées dans leur intimité, traversées par une forte charge émotionnelle, une douleur intense, les femmes peuvent se retrouver dans une position de vulnérabilité face au corps médical. L’accouchement reste considéré comme un événement à risque dont l’issue est toujours incertaine. Ceci engendre une surveillance étroite et souvent un interventionnisme important. Concentré sur la revendication du droit à l’interruption volontaire de grossesse, le mouvement féministe a mis du temps à s’y intéresser. L’apparition du terme de violences obstétricales et la multiplication des dénonciations mettent en lumière un basculement. Certains actes, certaines paroles ne sont plus tolérés.

Est-ce parce que l’accouchement est devenu, comme le disent certains, une performance?

Certes, les attentes autour de l’accouchement sont peut-être plus élevées, mais elles sont légitimes. Maintenant que le faible taux de mortalité est acquis, beaucoup de femmes veulent se donner les moyens de vivre pleinement ce moment. Elles refusent de subir certaines interventions invasives et parfois inutiles sur leur corps. L’épisiotomie en est un exemple typique. On entend souvent dire que si une femme a trop d’attentes, elle accouche mal, qu’il vaut mieux se laisser aller. Ce discours participe à décrédibiliser sa parole, à ne pas la prendre au sérieux. Ce n’est pas parce qu’une femme accouche qu’elle n’est plus capable de raisonner.

La tolérance à la douleur et au risque est-elle moins forte dans notre société?

Beaucoup de travaux en sciences sociales mettent en évidence que lorsqu’un risque devient très faible, il est d’autant plus insupportable. Une des hypothèses avancées est que, lorsque l’on fait moins l’expérience d’une situation, on a moins de repères pour la gérer. Quelque part, elle sort du champ des possibles. C’est probablement ce qui se passe avec les risques liés à la mort d’un enfant lors de l’accouchement.

Les mères racontent souvent que, face à leur douleur, l’enfant passe avant tout. Pourquoi?

L’enfant à naître tend à être fortement valorisé. Le but premier du corps médical, c’est que le bébé aille bien; c’est aussi, bien souvent, la priorité des femmes. Cependant, la santé du bébé peut être utilisée comme un argument pour faire taire certaines revendications des femmes pendant l’accouchement, et parfois de manière injustifiée. Aujourd’hui, beaucoup demandent que les conséquences à long terme de certains actes médicaux sur leur corps soient davantage considérées. La plupart revendiquent surtout une meilleure communication avec les médecins et les sages-femmes, ainsi que plus de place dans la prise de décision. Pour y répondre, il est probablement nécessaire d’augmenter le personnel médical présent dans les salles d’accouchement et de continuer à développer une offre diversifiée (accouchement en maison de naissance ou à domicile avec des sages-femmes agréées).

Quelles différences avez-vous observées lors des accouchements en maison de naissance?

Les couples mettent en avant le suivi global qui est proposé dans les maisons de naissance. Le fait de connaître la sage-femme et d’avoir pu exprimer ses souhaits et ses inquiétudes en amont de l’accouchement, si possible physiologique, est fondamental. Le scénario d’un accouchement qui se passe mal et nécessite, par exemple, un transfert vers un hôpital est abordé pendant le suivi de la grossesse. Cela permet de définir une prise en charge qui remplisse à la fois les obligations professionnelles de la sage-femme et les convictions du couple. Pour autant, certaines femmes dont l’accouchement a été très médicalisé en milieu hospitalier peuvent aussi très bien le vivre. Cela dépend beaucoup de la manière dont sont réalisées les interventions, et du dialogue qui a pu se nouer avec l’équipe soignante. Lorsque les femmes sont impliquées dans la situation et les décisions, cela fait une grande différence.

Dans la recherche et les consultations en milieu hospitalier, la question des violences obstétricales est souvent abordée du point de vue psychologique, est-ce un problème?

Les syndromes de stress post-traumatique observés par les psychologues chez certaines jeunes mères s’apparentent à ceux des soldats après la guerre, avec cauchemars et flash-back. Un accompagnement psychologique peut alors être proposé, mais il faut être attentif à ne pas laisser entendre que les violences obstétricales sont une affaire individuelle ou qu’elles sont liées à une trop grande sensibilité des femmes qui les subissent. Au contraire, leurs témoignages nous invitent à reconsidérer la prise en charge de l’accouchement. La réflexion doit se faire non pas contre, mais avec les médecins et les sages-femmes.

Journaliste: Sylvia Revello

Source: Le Temps